la vie entre parenthèses, le temps d'une lecture

le couteau ordinaire
9 octobre, 2016, 8 h 21 min
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« les trois brigands« , Tomi Ungerer

Il était une courte fois un couteau ordinaire, dans un range-couvert banal d’une cuisine quelconque.

Ce couteau était bien aligné avec les autres. Il ne dépassait pas de sa case.
Il était propre, mais pas plus brillant qu’un autre.
Pas plus grand, pas plus gros, pas plus lourd ni plus léger.

On ne peut pas dire qu’il était comme les autres, puisque chacun est unique. Mais il était simplement un couteau ordinaire dans un range-couvert banal d’une cuisine quelconque.

Pourtant, à l’entendre pérorer dans son tiroir normal, on aurait pu croire qu’il était la grande hache noire d’un des trois vilains brigands qui faisaient peur à tout le monde.

« Moi, je suis tranchant, et coupant, et pointu, et aiguisé. Moi je, moi je, moi je », répétait inlassablement le couteau.

Il semblait tellement persuadé d’être le meilleur, que ça en devenait émouvant, de le voir insister sur son tranchant, et son coupant, et son pointu, ou son aiguisé.
En tous cas, il y avait une petite cuillère ordinaire qui était touchée, attendrie, par le couteau ordinaire.

Elle aurait voulu lui dire « oui ». « Oui, bien sûr, tu es tranchant, et coupant, et pointu. Et aiguisé. Bien sûr, tu es là, et je suis là, moi aussi. Et je t’aime bien ».

Mais elle n’osait pas trop lui dire « oui ».
De toutes façons, il s’écoutait tellement parler, qu’elle n’aurait pas pu placer un «oui», dans la conversation.
Elle l’écoutait, le regardait, pensait « oui, bien sûr, mais bon… », et ne disait rien.

Un jour de pic nic/barbecue, le couteau fut sélectionné, parmi tous les couteaux ordinaires, pour être glissé dans le panier à pic nic avec le couteau à pain et le couteau à viande.

Le premier était grand, long, finement crénelé.
Destiné aux pains de toutes sortes, mais aux pains seulement, on voyait bien qu’il ne serait jamais sale.
Il dégageait une quiétude et une bonhommie qui séduisaient et charmaient.

Le deuxième était épais, la lame large, le manche lourd.
Un couteau de boucher qui connaissait le sang et la chair.
Il était puissant, menaçant, fort, silencieux.

Aussi, le couteau ordinaire s’adressait plutôt du couteau à pain qu’au couteau à viande, quand il s’écria, admiratif:

« Que vous êtes tranchant! »
« Bien sûr, nous sommes tranchant! », s’exclama le couteau à pain en riant. « Nous sommes des couteaux! Alors trancher, on sait. Mais coudre, par exemple, on ne sait pas »
« On pourrait essayer, tu crois? », demanda le couteau à viande à son ami, d’une voix douce inattendue.

« Que vous êtes coupant! »
« Bien sûr, nous sommes coupant! Parce que nous sommes faits pour ça. On n’est pas faits pour danser. Danser, on ne peut pas »
« Dommage », précisa le couteau à viande en haussant ses larges épaules, avec une grâce inattendue.

« Que vous êtes pointus! »
« Ah, ça, mais tu commences à m’ennuyer! », s’énervait le couteau à pain. « On est pointus, je suis crénelé, il est aiguisé, en effet! Alors les caresses, les dentelles, et le caramel, on ne connait pas! »
« Quand tu soulignes nos avantages, nous entendons nos défauts. comme en miroir », expliqua le couteau de boucher très calmement. « Nous n’aimons pas parler de nous. »

Ça tombait bien, le couteau ordinaire n’aimait parler que de lui. Il le faisait si bien, que les deux couteaux extraordinaires, attendris, l’écoutèrent jusqu’au passage à la vaisselle, dans la soirée.
Puis ils se séparèrent.
Eux dans le bloc de couteaux.
Lui dans le tiroir normal.
Il retrouva la petite cuillère.

Mais la petite cuillère ne retrouva pas le couteau qu’elle aimait bien. Cette journée l’avait transformé.

Il garda cette habitude de dire « moi je, moi je, moi je ».
Il fallait bien quelque chose, n’importe quoi, à chaque couteau du range-couvert banal de la cuisine quelconque, pour rester droit.
« Moi je » l’avait maintenu droit pendant longtemps.

Il prit une nouvelle habitude, celle de se vanter de savoir « coudre, danser, caresser, faire des dentelles et du caramel ».
Or personne, dans le tiroir normal, ne le vit jamais coudre, danser, caresser, faire des dentelles et du caramel. Ces aptitudes n’avait de valeur que pour deux couteaux extraordinaires d’un autre monde, qu’il ne reverrait jamais.

Dans le tiroir normal, on ne le comprenait plus.
On ne s’attendrit plus.
Rapidement, on ne l’écouta plus.

Romain Steiban



le chemin
3 octobre, 2016, 18 h 00 min
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dessin clovis

Il était une courte fois une jeune fille qui faisait du vélo.
Sur le chemin, il y eut une ornière avec de la rosée du matin.
Des feuilles mortes tapissaient le sol.
Il y eût trop de plaisir, qui fait faire les choses toujours plus fort.
Trop de vitesse et de confiance.
Il y eût donc une belle chute, impressionnante mais sans gravité.
Celui qui l’accompagnait constata: « Tu tombes comme une merde ».

Les années passèrent. La jeune fille monta sur d’autres vélos.
Elle prit différents chemins, plus ou moins escarpés, jonchés de feuilles mortes, humidifiés de rosée ou de pluie.
Il y eût de nouvelles chutes, bien sûr. Car il n’y a pas de plaisir sans plus fort, et de plus fort sans tomber.
Chaque fois, elle s’écrasait par terre.

Un jour, qu’elle se relevait avec quelques égratignures éparses, un peu choquée, elle constata: « je tombe comme une merde! », et se souvint qu’elle ne faisait que répéter les mots d’un autre.
Cette vieille phrase moqueuse sonnait comme une prophétie.
Sans le côté divin de la proclamation, bien sûr.
Comme une prédiction.

Elle décida de ne pas se laisser faire. Par la prédiction.
Elle essaya le contraire: « Je me relève comme un ange ».
Le changement de perspective: « Je trébuche comme tout le monde ».
L’extrapolation vers un futur possible: « Je rebondis, je m’envole, je croise trois mouettes et un cormoran, et je m’affale dans un cumulus douillet ».
Elle chercha d’autres phrases saillantes, dans ses souvenirs ou les citations des poètes, pour remplacer la prédiction peu glorieuse.
Elle se répéta en boucle : « Roulade avant. Roue. Roulade arrière. Petits pas sur le côté. Pas de bourré. Grand élan. Grand écart. Au choix selon les circonstances ». En prévision des prochaines chutes. Pour en faire des réflexes.

Mais rien de tout cela ne changeait sa vie.
Elle continuait à s’affaler, avec toujours aussi peu de grâce, chute après chute.
La phrase moqueuse restait une prédiction.
La prédiction se confirmait, année après année.
Les mots semblaient toujours plus forts, sûrs d’eux, imbattables, inoubliables.

« Les mots sont contre moi », comprit-elle un matin. « Rien ne sert de jouer aux jolies phrases, de recopier de belles citations, d’écrire ou de parler. Les mots m’agressent, alors je vais continuer sans eux ».

Mais elle ne savait pas quel chemin n’était pas pavé de mots.

D’aussi loin qu’elle se souvenait, il y avait eu des mots, dans sa vie.
Des mots gazouillés, puis jargonnés, puis zozotés, puis associés en phrases, chantés en comptines, récités en poésies, écrits à la plume.
Des mots criés, parlés, murmurés, chuchotés, glissés au creux de son oreille, déposés avec tendresse ou jetés comme des pierres.
Et même dans ses souvenirs muets, il y avait des mots qu’on n’avait pas pu dire, ou pas su dire.

Il y avait des mots, toujours.
Des mots partout.
A chaque étape.

Si tous les chemins qu’elle avait croisés avaient toujours étaient pavés de mots, alors, se dit-elle, je dois trouver un nouveau chemin.
Un chemin que je ne connais pas, que ma famille et mes amis n’ont jamais vu, et dont personne ne peut parler.
Un chemin que je n’imagine pas. Auquel je ne peux pas penser, et sur lequel je ne peux pas poser de pas réfléchis.

Elle comprit que ce chemin-là n’a pas de nom.
Heureusement qu’il n’a pas de nom !
Le chemin sur lequel il fait bon tomber et se relever n’est pas un mot.

La jeune fille se disait que ce chemin là était devant elle. Derrière elle, parfois. Ou trois petits pas sur le côté.
Elle ne pourrait jamais vraiment savoir où il était, puisqu’il n’avait pas de nom, et qu’aucun mot ne le décrivait.
On tombait dessus par hasard, et on était bien.

Parfois, elle avait croisé et croiserait sa trajectoire.
Elle avait marché et marcherait dessus un moment.
Elle était tombée et tomberait encore dans ses ornières. Quand il y avait eu et qu’il y aurait encore trop de plaisir.

Surtout !
Surtout.
Elle ne laisserait plus jamais personne mettre de mots sur le chemin qui n’a pas de nom, et sur lequel on peut faire de belles chutes, s’écraser par terre, se relever.
Et continuer.

Romain Steiban



mots croisés
11 juillet, 2016, 7 h 54 min
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mot-croise

Il était une courte fois deux mots qui se croisaient sans cesse, parce qu’ils étaient les mots préférés de deux frères.
Le premier frère riait en répétant «chiffonner». Chiffonner, chiffonner, chiffonner.
Le deuxième frère rêvait en murmurant «vagabond». Vagabond, vagabond, vagabond.

Leurs parents auraient eu du mal à dire quelles étaient leurs couleurs préférés.
Leurs couleurs préférées changeaient souvent de couleur.
Par contre, ils savaient que les frères aimaient «chiffonner» et «vagabond».

Pourtant, il n’y a pas plus opposés et anti fraternels que ces deux mots.
Ils parlent de choses qui ne se croisent pas.

«Chiffonner» nous dit faux plis, tourment, ou préoccupation. «Vagabond» évoque l’errance, l’aventure, la fantaisie.
«Chiffonner» fait rire, bien qu’il désigne tourment, vexation, ennui et tracas. «Vagabond» ne rassure pas. Il montre les oisifs, les inconstants, les imprécis.
Ces mots ont chacun leurs phrases, et leurs discussions. Chacun a ses amis.

Si.
Quand même.
«Chiffonner» et «vagabond» sont frères de quelque chose.
Ils sont de la famille des mots aux origines multiples.

On pourrait croire que «Chiffonner» ne vient que du latin ciffo, habit, et qu’il parle de frippes, de parures, de vêtement.
Mais ça ne suffit pas.
Il y a quelque chose de noir, dans «chiffonner», qui nous fait glisser de habit vers haillon.
Car «Chiffonner » peut aussi venir de l’italien cinis , et cencio. Les cendres, et les guenilles. Le bâillon.
Alors «chiffonner» devient un mot plus lourd, grave et triste. Que «chiffonner».

On pourrait croire, aussi, que «vagabond» ne vient que du latin vagus, errant. Évidemment, ça flotte, c’est léger, inconstant, changeant.
Et insuffisant.
Car dans « vagabond », on entend le bleu marine et presque noir de l’oubli que suggère le latin vacuum, vide.
On entend aussi les vagues de la mer. De Webh, « qui se meut en va et vient ».
Alors «vagabond» tangue avec musique, dit une errance moins perdue, et une oisiveté choisie et appréciée.

C’est là que « chiffonner» et «vagabond» deviennent enfin frères.
En rouchi français, qui est un patois picard, «chiffonner» est synonyme de « broïer ».
Caresser.
Ainsi, «chiffonner» devient doux, sucré, intime.
Dans un poème, «vagabond» peut dire caresser, aussi. Comme dans la phrase de Delille : « Ainsi, précipitant leur course vagabonde, la vague suit la vague, et l’onde pousse l’onde ».

Il y a d’abord, toujours, la différence qui saute aux yeux.
Ce que n’a pas l’un grandit l’autre, et inversement.
Grace à la différence, on croit mieux se voir, devenir plus précis, plus brillant, avec des contours plus nets.

Il y a souvent, ensuite, la ressemblance qui s’impose.
La ressemblance est ce tout dont les deux frères viennent tous les deux.
Elle est ce flou qui les entoure, qui n’est déjà plus l’un, et pas encore l’autre, mais qui s’accroche encore aux deux.

Peut être qu’en jouant avec les mots et les hommes, on trouvera souvent que la ressemblance est une caresse.

Romain Steiban



Hommage à Green Boots
26 juin, 2016, 16 h 16 min
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Il est un homme dont l’histoire ne ressemble à celle d’aucun autre. Elle le place un peu à part, dans l’humanité d’aujourd’hui.
Il y a cet homme, puis il y a eux, nous, « on ».

Cet homme, on n’est pas sûr de savoir son nom. On a des doutes. On ne sait pas s’il a aimé s’allonger par terre, sur l’herbe, à l’ombre, au chaud, sous un chant d’oiseau mêlé aux bruissements du vent dans les feuilles d’un arbre.
Ce dont on est sûr, c’est qu’il a vécu.
Et qu’il marchait.

En 1996, il s’est engagé sur la voie d’accès nord menant au sommet de l’Everest.
Cette année-là, un fort blizzard frappa ces montagnes, alors que l’homme s’en approchait. Ou s’en éloignait. On ne sait pas s’il s’est couché en montant ou en descendant du sommet.

On sait qu’il s’est allongé au creux d’une grotte, dans la zone de mort.
Au delà de 8300 mètres d’altitude, quand on approche du sommet du monde, aucune vie n’est possible. Seul survit le mouvement, le pas après l’autre.

Dans la zone de mort, cette grotte doit être ce qui ressemble le plus à une maison, un lit, ou un tombeau.
Parce qu’elle est petite, elle est accueillante. Parce qu’elle a un toit, elle est protectrice. Parce qu’elle est isolée, calme, perdue dans une mer de neige, sombre, taillée dans une roche noire, elle est attirante.

Ce dont on est sûr, donc, c’est qu’il s’est couché là.
Il a mis ses bras autour de lui, et s’est embrassé.
Il a courbé les jambes. Pieds sur les cuisses, cuisses près du ventre.
Il a enfoui sa tête dans son blouson.
On ne sait pas s’il a pleuré, s’il a eu mal, s’il a eu peur, ou s’il s’est tout simplement assoupi.

La nymphe Ondine, génie des eaux, avait condamné son compagnon infidèle à ne plus pouvoir respirer, s’il s’endormait. Mais il s’est endormi.
L’homme, aussi, s’est endormi. Sur l’Everest, que les tibétains appellent Chomolungma, « déesse mère des vents ».
On ne défie pas les Dieux.

Et l’homme dort toujours, dans la grotte attirante, sur le chemin qui monte au plus haut que l’on peut marcher sur Terre.
Le froid l’a figé dans son dernier repos. La montagne le garde comme elle l’a pris, dans la même position.

Il y a une chose que seul cet homme aurait pu faire, et qu’il n’a pas faite, c’est de se redescendre de là-haut.
Aucune machine et aucun homme ne peut le faire à sa place, à notre époque.

Il est mort.
Il est mort, n’est-ce pas ?
La mort est différente, dans la grotte.
Elle parait éternelle et incertaine.
On dirait que l’homme pourrait se réveiller à tout instant.
Il rappelle le Dormeur du Val, de Rimbaud. Celui qui a deux trous rouges au côté droit.

Bien sûr, il ne se réveillera pas, lui non plus. L’homme inconnu n’est plus.
Il est connu, maintenant, d’ailleurs. On l’appelle Green Boots, parce qu’il porte des chaussures vertes.

Green Boots est né quand l’homme s’est endormi.
On a réduit l’homme à ses chaussures. On aurait pu l’appeler « le dormeur », lui aussi. Mais on l’a appelé « chaussures vertes ».
On a réduit l’homme à sa lumière, plutôt. Si le Dormeur du Val dort à tout jamais, Green Boots, lui, guide les grimpeurs qui voient ses bottes de loin, en approchant du sommet.
On a réduit l’homme au siècle précédent, peut-être. Tout est nous, chez cet homme, sauf ses chaussures. On n’a plus ce modèle de botte, cette couleur fluo. Et ce destin tragique. On peut ne pas se reconnaître dans l’homme, finalement.

En tous cas, on l’a nommé.
Avec ce nom, on a pu dire qu’on le voyait, qu’il était là, dans sa pause humble et digne. On a avoué, aussi, qu’il appartenait à la montagne et qu’on ne viendrait pas le lui reprendre.
On a reconnu son humanité. Dans cette position presque fœtale. Dans ces habits qui semblent le réchauffer. Dans cette grotte qui le protège.

On ne l’est pas trop, humain, dans cette histoire. Parce que les hommes ont toujours pris soin de leurs morts, et qu’on ne le fait pas, pour lui.
Ah oui, c’est vrai. On ne peut pas.

On sait donc que l’homme a grimpé au sommet du monde, pour venir s’allonger au creux d’une grotte, et devenir Green Boots.
On sait que ceux qui touchent le sommet de l’Everest en grimpant par la voie d’accès nord ont vu l’homme en montant, et le croiseront en descendant.

On sent qu’il y a un sens caché, dans l’histoire de cet homme. Au-delà de ce que l’on sait de lui, et de ce que l’on ne sait pas.

Romain Steiban



Anniversaire
29 mai, 2016, 9 h 48 min
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Toute la famille s’est réunie pour fêter l’anniversaire de Jo. Il a onze ans. Il passe de bras en bras et de joue en joue dans un élan de bienveillance.

Plus on lui donne de caresses, et plus il est grave. On dirait qu’il reçoit une immense richesse, qui grandit à chaque baiser, et qu’il l’accepte. On dirait qu’il s’engage formellement à transformer cette richesse en bonheur.

Alfred suit son fils d’un regard ému.
Onze ans!
Il y a onze ans, Jo souriait dès qu’il voyait approcher son père. Il tendait les mains avec émerveillement, et tout ce qui comptait alors, c’était que son père le serre dans ses bras.
Qui l’embrasse, qui le fait sourire, maintenant? Alfred ne sait plus tout. Mais il voit qu’aujourd’hui, Jo ne sourit pas.

« Pourquoi tant de sérieux dans ce regard d’enfant? », lui demande-t-il doucement en prenant le visage de son fils entre ses mains.
Puis il sourit à son sourire.

« J’ai quelque chose a te dire », lui confie Jo, les yeux brillants. « Quelque chose de beau ».

Alfred attendait cet instant. Il pressentait depuis longtemps qu’il y aurait un moment à eux deux, aujourd’hui.

Alors il pose une main aimante et respectueuse sur l’épaule de son fils, et le guide à travers les membres de leur famille.
Maintenant que le moment est arrivé, il veut le faire durer.
Pour qu’il prenne beaucoup de place dans sa journée et dans sa mémoire.

« Tout toi, se garçon! », lui dit-on en chemin. C’est vrai, Jo lui ressemble.
Il n’y a pas que ces grands yeux curieux et ce grain de beauté sur la lèvre. Il y a aussi sa manière de parler, de marcher, et de sourire en ayant l’air de s’excuser.

« Vous avez raison! Courez vous resservir un bout de gâteau, il n’en reste plus beaucoup », lui dit-on plus loin.
Veut-il du gâteau? Alfred interroge Jo du regard. Mais non, il n’en veut pas. Tant pis.

« Alors ça y est, vous y êtes », croit-il entendre murmuré à son oreille avant de pousser la porte du salon. Il la ferme délicatement derrière son fils, et s’installe avec lui sur le vieux fauteuil. Ils y sont, oui.

« Tu voulais me dire quelque chose d’important », commence-t-il. « Laisse moi d’abord te raconter quelques histoires ».

Alfred raconte d’abord l’histoire de son père, le grand père de Jo.
Il vivait dans une ville portuaire. La mer était son horizon depuis toujours.
Il était doué en mathématiques.
Un jour, il trouva dommage de toujours additionner, calculer, multiplier sur un papier quadrillé d’écolier. Un papier qui n’était pas encore la vraie vie. Il voulait continuer à calculer, mais pour de vrai. Sur un bateau.
Il se renseigna sur les démarches administratives pour travailler sur un bateau, et fit tout le chemin tout seul. Le chemin entre l’idée du bateau, et la signature de ses parents, puisqu’il était mineur.
Il avait onze ans, et ses parents refusèrent de signer.

Alfred parle ensuite de sa mère, la grand mère de Jo.
Elle vivait dans un petit village de montagnes. Il y avait l’école du village, avec cette maîtresse qui savait tant de choses et qui était si gentille. Il y avait l’eau de la fontaine, qui coulait devant la maison. Les vaches et les brebis, qui prenaient beaucoup de place, avec leur odeur piquante, leur chaleur mouillée, leurs bruits incessants, leurs mouvements perpétuel.
Puis, un automne, il y eu le collège. Et l’internat loin du village. Elle avait onze ans.

Ensuite, Alfred raconte sa propre histoire.
Il ne se souvenait pas d’avoir voulu d’une autre vie, ni d’avoir demandé à tout recommencer. Mais, un jour, sa famille déménagea loin des montagnes.
Il partit si loin qu’il perdit l’hiver, et la neige, et l’odeur des pommes de reinettes.
De cette année la, celle de ses onze ans, il ne se souvient que d’une seule chose. En arrivant sur l’île où ils habiteraient, désormais, ses parents lui avaient offert des draps de lits avec des motifs de coucher du soleil sur la mer et les cocotiers.
Il avait bien dormi dans ces draps. Dormi avec espoir et confiance.

« Tu veux me dire quelque chose d’important ».
Alfred prend une grande inspiration dans le silence.
« Dis-moi ».


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